Après Les Justes d’Albert Camuse t, lors de notre précédent spectacle, où nous avons cherché à approfondir les tourments de certaines figures théâtrales d’Anton Tchekhov, nous avons décidé cette année d’explorer le théâtre de Lagarce.
Jean-Luc Lagarce est né le 14 février 1957 en Franche-Comté, dans une famille ouvrière de tradition protestante et mort le 30 septembre 1995 d’une infection au VIH, à Paris. Traduit dans plus d’une vingtaine de langues, il est un des auteurs contemporains les plus joués en France.
Son écriture est celle du désastre, du désastre de l’intime. Les personnages de Lagarce sont souvent en attente, en souffrance, égarés, mal-aimés, jugés. Ils tentent de s’expliquer, mais la maladresse, la mauvaise foi, la colère et la douleur se mêlent souvent à leurs discours. Chez la plupart des personnages de Lagarce, il y a de l’humilité, de la joie, de l’élégance, de la fantaisie et une immense détermination à ne jamais s’effondrer, à refuser toute affectation, à éloigner le mélodrame. La grandiose et dérisoire humanité de leurs vies s’expose, se dévoile à notre regard.
La langue de Lagarce est au cœur même de son enjeu théâtral. Elle fonde l’action dramaturgique de ses pièces. Ample, en constante évolution et rectification, digression, ajout et retranchement, cette langue si particulière devient toute puissante, vivace, drôle, sarcastique. Elle embrase et contraint chaque personnage à l'empoigner et à la faire sienne. Pourtant cette langue n’est jamais performatrice, elle ne clarifie rien: tout en exacerbant les passions, elle accroit l'impossibilité des protagonistes à dialoguer et toute tentative d'éclaircissement est vouée à l’échec. Cette langue ne s'adresserait-elle pas exclusivement à nous, spectateurs, et ne serions-nous pas là uniquement pour l’entendre, et nous en divertir?
Une autre particularité du théâtre de Lagarce est l’absence de résolution des nœuds dramaturgiques de ses pièces. Aucune des situations conflictuelles n’est résolue, rien de décisif ne semble se produire. Chaque scène semble repousser le dénouement des hostilités, tout en opacifiant notre perception des enjeux, du caractère et des motivations des personnages. Pour autant, entre quelques élucubrations drôlatiques ou propos saisissants, les spectateurs pourront parfois percevoir, à travers ces flots de paroles, quelques bribes d’un évènement crucial, d’un enfermement profond, d’un amour brisé, d’une espérance vaine, d’une catastrophe inéluctable, sans toutefois que le texte n'apporte une quelconque précision psychologique ou historique. La seule échappatoire des protagonistes semble être le renoncement, le silence, la fuite, l’abandon, l’oubli, la mort peut-être. ET et le célébrissime
Nous avons fait le choix de travailler sur quatre textes, Derniers remords avant l’oubli, Vagues souvenirs de l’année de la peste, Les Serviteurs et le célébrissime Juste la fin du monde.
Certaines pièces sont présentées presque dans leur totalité alors que d’autres ne le sont que partiellement. Les pièces sont présentées selon deux dispositifs scéniques: bi et tri-frontaux
Notre travail fut de donner corps à cette langue, de la rendre vivante, de la restituer et de la faire entendre au mieux. Défi monstre pour des comédiens amateurs, mais passionnant. Bien que celui-ci soit réel et ardu, nous tenterons, une fois encore, de tenir avec sincérité ce nouvel engagement : jouer Lagarce.
Ces spectacles s'adressent aux adultes et aux adolescents.
Il y aura un entracte de 15 à 20 minutes entre les représentations des deux pièces d'un même spectacle.
Patrick Simon Jouvence